• Tiphaine Dechipre

Jour 7 : Saint-André-de-Cubzac. 91km. Total : 612km.

Mis à jour : 30 mars 2020

En ce septième jour, nous nous réveillons prêts à en découdre. Les conditions sont optimales : grand soleil et vent clément. Nous avons fait un tiers du chemin, nous sommes confiants pour la suite comme si nous avions bouffé du lion. Cerise sur le gâteau : je me réveille en disant à Simon que je n'ai plus mal aux genoux, il est vrai qu'ils me faisaient un peu mal depuis deux jours. Je pensais que cette douleur était derrière moi, naïveté quand tu nous tiens.


Bien sûr, nous n'avions rien de réconfortant pour le petit déjeuner puisque embarqués dans cette aventure, nous perdons les notions élémentaires et avions oublié le sacro-saint dimanche. Nous faisons donc avec ce que nous avons : Simon avale un pudding hyper-protéiné, je goûte, je n'aime pas tellement, aussi je préfère m'en passer plutôt que de gâcher. Une barre de céréales fera l'affaire.


Une fois notre pagaille emballée, nous partons. Au bout de quelques mètres Simon s'arrête et constate que sa pédale est un peu lâche, ce qui lui demandera un effort supplémentaire. Par chance, il y a un décathlon près de notre location du soir, tout ce goupille bien, il ne reste plus qu'à faire ces 90 kilomètres.


Nous arrivons sur une piste cyclable. "Ça, c'est un cadeau" me dit Simon. C'est vrai que c'est agréable. Pour Simon, c'est le fait de pouvoir tracer sur dix kilomètres sans avoir à regarder le GPS à tout bout de champ ainsi que de pouvoir augmenter notre vitesse moyenne. Pour moi, c'est le cadre : une petite route (de bonne qualité tant qu'à faire) entourée de part et d'autre de petites buttes sur lesquelles les arbres sans âge prenaient de la hauteur. Ils étaient penchés vers l'intérieur de sorte qu'ils formaient une haie d'honneur pour nous.


Mais la nature aussi belle soit elle, domine tout. Très vite cette route agréable perd de son efficacité lorsque les racines déforment la chaussée. Il n'y en a pas qu'une ou deux par-ci par-là. Non. Il n'y a que ça. Ce qui s'apparente à un véritable système veineux sous nos roues, nous demande beaucoup d'énergie.


Nous sortons de là, poursuivons notre route et je retrouve alors les paysages de mon enfance : la Charente-Maritime. Les maisons n'ont pas changé, ses forêts de pins non plus. Cela fait plusieurs heures que nous roulons et je souffre carrément le martyre. "On y est" ! Je n'arrive plus à apprécier quoi que ce soit tant mes genoux m'obnubilent. Lorsqu'on arrive à prendre de la vitesse, quel bonheur de ne plus pédaler. Ça les épargne un peu mais lorsqu'il est temps de redonner ce premier coup de pédale, la douleur est démultipliée comme s'il fallait faire pénitence pour ces quelques secondes de répit.


Je grimace, j'ai une sale tête je le sais mais elle ne fait que refléter l'épreuve que je traverse. Obligée de me redonner une contenance lorsqu'on croise les autres cyclistes qui eux, ne sont pas dans le mal. Un bonjour, un sourire pour dissimuler l'envie de souffrir sans témoins. Cette journée magnifique fut en fait le théâtre d'une lutte entre moi et moi-même. Je me détestais de rester focalisée sur cette douleur. "Voyons le côté positif ! Les paysages sont magnifiques, tu n'as pas d'autres problèmes, tu respires très bien alors que tu as fait de l'asthme toute ta vie... Aïe, ça fait mal bordel !". Ces satanés genoux veulent être sur le devant de la scène, et c'est bien inévitable puisqu'ils sont sollicités à chaque tour de pédalier.


Simon, qui la veille me demandait de ne pas l'abandonner au milieu de cette aventure de fous, me charrie aujourd'hui en me promettant de m'envoyer une carte postale de Madrid. Il sait qu'il peut se le permettre puisque je ne lâcherai jamais : soit un miracle me sera accordé (à vos prières tout le monde), soit j'apprendrai à pédaler dans la douleur. Pas le choix, on sera en Espagne dans trois jours, hors de question de m'arrêter en Gironde.


A moins de dix kilomètres de l'arrivée, nous devons emprunter une route limitée à 90. Je ne vois pas le problème, on se met sur le côté et ça passera crème. Pas pour Simon qui est prêt à faire un détour de quelques kilomètres afin d'éviter cet axe, pour plus de sécurité. Une preuve de plus s'il en fallait que j'ai choisi le bon compagnon de route; il est tout mon opposé.


Il est vrai que nous sommes choqués depuis une semaine maintenant par l'inconscience des gens, ou plutôt par leur égoïsme. Ils ont le droit de rouler à 80 sur ces petites routes de campagne alors ils le font ! Peu importe qu'ils nous fassent flipper, peu importe qu'il puisse nous arriver un problème technique ou même un moustique dans l’œil qui nous ferait dévier de notre trajectoire et passer sous leurs roues sans qu'ils puissent nous éviter. "Ce ne serait pas de leur faute, ils respectaient la limitation", et bien si, lève le pied, tu n'auras qu'à rappuyer sur l'accélérateur après nous avoir dépassé en toute sécurité. Un effort surhumain sans nul doute.


Heureusement, nous pouvons également compter sur la gentillesse des gens. A court d'eau, nous avons sonné à un portail, une dame nous ouvre tout sourire en s'excusant même d'avoir mis du temps. Elle nous propose carrément de nous changer la bouteille. La remplir suffira, on ne va pas abuser.


Pour rentrer dans la ville de Saint-André-de-Cubzac, nous devons à nouveau emprunter un gros axe routier, il faut pédaler vite dès que l'occasion nous est donnée, mes genoux sont sur les rotules. Nous arrivons au Décathlon, le comble étant qu'il n'y a même pas un emplacement vélo devant le magasin. On rentre avec, la caissière n'est pas vraiment d'accord, nous indiquant qu'il y a des poteaux dehors, Simon est déjà en train d'avancer en lui faisant un grand sourire, à mi-chemin entre le merci et le doigt d'honneur. Ça passe.


Simon fonce vers les pédales tandis que je vais me ravitailler en barres énergétiques, mon stock de départ étant presque épuisé. Nous ressortons, direction le Macdo ! Nous somme affamés et comptons bien savoir lequel sera le plus rapide entre celui-ci et le Macdo de Châtellerault. Notre grand gagnant est celui du jour, huit minutes contre quinze pour son challenger. Je pense que s'ils ont mis en place le service à table, c'est pour se débarrasser de la pression qu'ils avaient avant, lorsqu'ils devaient enchaîner les préparations sous le regard oppressant des clients qui s'impatientaient au comptoir.


Une fois notre repas équilibré avalé (si, si, il y avait de la salade dans le burger de Simon), nous repartons direction l'Intermarché. Après la déception de la veille, c'était un bonheur de retrouver notre chère société de consommation. Ça y est, emballé c'est pesé, une dernière halte avant l'arrivée, et non des moindres, la pharmacie !


On aperçoit un panneau vert, indiquant la température, la date, etc... bref un panneau de pharmacie. Mais en fait non, on rigole en s'apercevant qu'il s'agit en réalité d'un Kebab qui a dû investir d'anciens locaux et qui a trouvé drôle de conserver ce gadget.


Une fois dans une vraie pharmacie, j'arrive au comptoir et annonce la couleur : "je viens de faire 600 km à vélo, il m'en reste 1000 et mes genoux me font horriblement mal, est-ce que vous pouvez m'aider ?". Ça, c'était la version polie parce qu'en fait tout ce que j'avais envie de dire c'était : "Vas-y, vide tes stocks de corticoïdes, drogue-moi à coup de kétamine, fais ce que tu veux mais s'il te plait n'essaie surtout pas de me refourguer des Dolipranes ou bien je te fais bouffer la plaquette sans attendre six heures entre chaque prise !".


Rien d'aussi fort malheureusement, obligée de faire confiance aux huiles essentielles, je retrouve Simon resté à l'extérieur. Nous arrivons au pied de notre logement. Le propriétaire, Stéphane, au courant de notre expédition par message, nous accueille avec un grand sourire et un très à propos "je ne sais pas si vous êtes courageux ou si vous êtes fous". On lui répond que nous non plus, on ne sait pas trop. La conversation se poursuit dans l'appartement de toute beauté. Dommage pour le timing, je serais bien venue passer une soirée dans son bar à deux pas, le Galway pub. Déjà le nom me ramène à une ville que j'adore et les photos du site montrent une ambiance qui, ayant passée plusieurs mois en Irlande, me rappellent de bons souvenirs.


Il est temps de soigner mes genoux. Sur le coup ça va mieux mais à l'heure où j'écris ces lignes, 5h30 (oui, ce qui ne devait être qu'une sieste avant de me mettre au boulot s'est encore une fois transformée en bout de nuit), la douleur est toujours là. 105 kilomètres demain, ça va le faire !

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