• Tiphaine Dechipre

Jour 13: Marmiz. 47km. Total: 1000km !

Mis à jour : 31 mars 2020

Je me réveille ce matin après une nuit en deux parties comme toujours ces derniers temps. Il est 9 heures, je prends mon petit déjeuner. Je pourrais partir tôt mais bonheur de pouvoir se gérer seule, je décide de regarder le film devant lequel je me suis endormie la veille. Simon s'était moqué de moi à cause du poids mais je ne regrette pas, j'ai bien fait d'emmener ce disque dur blindé de films.


Il est 11h30 lorsque je suis prête à partir. Je descends mon vélo que les propriétaires m'avaient gentiment laissé monter dans l'appartement. Je descends et y accroche les sacoches. Un dernier tour histoire de m'assurer que je n'ai rien oublié. Un second tour histoire d'être sûre car une fois la porte claquée derrière moi, ce sera trop tard. C'est bon, il est temps.


Je sors et tombe directement sur une scène incongrue : des habitants faisant la queue et se tenant à deux mètres les uns des autres. Je comprends le stratagème mais n'ose pas m'attarder pour visualiser ce après quoi ils attendent tant ils me regardaient comme un OVNI.


C'est parti, je fonce. Je trouve ma route et vois que je peux suivre la même direction mais en longeant le port, je me décale et continue. Je n'aurais pas dû, cul de sac au bout, je deviens une pro en la matière, c'est parti pour le premier demi-tour de la journée. Je reste donc sur la route et suis les indications que j'avais noté au préalable sur mon portable, je ferai encore une fois avec les numéros de route et les panneaux. Et j'ai bien l'impression que ce sera comme ça jusqu'au bout. Quel bout ? On verra bien !


J'avance sans peine et tombe rapidement sur une première montée. C'est faisable, il fait chaud mais un vent de face m'accompagne, ça faisait un moment! Je n'ai pas eu à le supporter longtemps, il m'a quittée tandis que j'abandonnais la mer. Aujourd'hui, j'étais paumée dans les montagnes.




A 14h30, la vraie galère commence, il faut grimper et ce n'est pas prêt de s'arrêter. Heureusement, aujourd'hui j'ai un moral en béton. Je ne veux pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué car la route est encore longue mais je sens que le coup de mou d'hier était l'exception et non pas la règle. Cette première journée était un cap à passer.


Après une heure, j'arrive enfin au sommet. C'est parti, c'est par où la glissade ? Six minutes d'un pur régal, une descente à 40 kilomètres heures avec des virages bien sympathiques. Une heure pour ces six minutes, honnêtement ça les vaut ! C'est comme à Europapark, les puristes connaîtront.


Je crois que c'est bien là, la leçon du jour et celle qui m'aidera à tenir à l'avenir. Ça en vaut la peine. Le terme "peine" est parfaitement approprié car c'est dur, c'est long mais c'est nécessaire pour se rendre compte de la chance qui est nôtre. Pour pouvoir l'apprécier à sa juste valeur, c'est à dire comme quelque chose de précieux car on a dû lutter pour l'obtenir.


En somme, on n'a "Rien sans mal". J'étais tombée sur ces mots accrochés sur une maison lorsque nous approchions de Voulême. Je prends conscience de leur pleine mesure quelques centaines de kilomètres plus loin.


En descendant de ma montagne, j'aperçois à quelques mètres de l'axe que je ne devait pas quitter, la ville de Markina-Xeimen, une étape du chemin de Compostelle. J'y vais en me disant qu'il sera facile de reprendre ma route là où je l'avais laissée. Ah ! Naïveté quand tu nous tiens ! Première église fermée, j'en avais déjà faite une plus haut sur la route, fermée également. Elles le seront toutes. Je suis à la recherche d'un poste de police car j'avais lu qu'eux aussi pouvaient apposer le fameux tampon sur ma Credential. Je demande à une villageoise, il n'y a pas de police dans ce patelin. Ça, c'est fait. Je crois que j'irai jusqu'au bout sans pouvoir obtenir un seul marqueur d'étape. Soit je mettrai mon PC sous les yeux d'un curé à mon arrivée en guise de preuve, soit je ferai sans. Après tout, moi je sais. Et Lui aussi.


Tout a changé en moins de 24 heures. Tout est fermé, les gens sont barricadés chez eux, quasiment pas un chat dans les rues. A ce moment, je reçois un message de mon frère qui s'inquiète, il me dit que la situation devient de plus en plus critique et qu'on ne sait pas comment peuvent réagir les gens. Je le rassure en disant que je n'avais jamais rencontré aussi avenants que les espagnols. Pour preuve, ils viennent spontanément m'offrir leur aide alors que je n'en avais pas besoin. Par exemple, dans ce village, alors que je faisais ma bonne grosse touriste et prenais une photo, dont voici le cliché...




... une dame s'approche de moi et me parle en espagnol. Je lui dis que je ne comprends pas, elle enchaîne avec aisance en anglais. Alors que mon estomac ne criait pourtant pas famine, elle avait décidé que je devais manger et m'apprenait que je ne trouverais aucun restaurant ouvert. Mais que je me rassure, un supermarché était ouvert dans une rue perpendiculaire. Merci madame ! En l’occurrence, je n'y vais pas, il reste vingt bornes, potentiellement des montagnes, hors de question de porter des courses.


Je fuse vers ma route de départ et là encore, je me perds. Je m'arrête pour regarder Google Map. Je ne peux obtenir aucun itinéraire mais c'est quand même très pratique puisqu'il parvient à me localiser, ce qui me permet de voir le petit vélo bleu avancer sur la carte et se rapprocher du point d'arrivée. Alors que je cherche ma route, et tandis qu'il n'y avait pas un bruit jusqu'alors, j'entend une musique d'AC/DC s'échapper d'une fenêtre au-dessus de moi. Un plaisir comme je les aime. Je reçois également la réponse de mon frère : "Ok, ça rassure. Mais s'il le faut, je prends la voiture et viens te chercher !". Ça, ça ne fait pas seulement plaisir, ça fait carrément chaud au cœur. Merci frérot.


Il est vrai que je me sens coupée de la réalité. Ma mère m'apprend que c'est comme si l'on était en temps de guerre. Et moi, je me balade dans mon petit coin de paradis sans me soucier du reste du monde. En même temps, à part prier pour lui, je ne vois pas ce que je peux faire. Alors autant profiter de ce qu'il a à offrir, sa nature à couper le souffle.


Une fois de nouveau en chemin, je grimpe, j'avance lentement, je peux prendre toute la route tant elle est déserte mais j'entends au loin une voiture arriver. Je me fais alors dépasser par une fourgonnette d'un autre siècle, littéralement. Le conducteur, qui cache ses cheveux blancs sous un béret, me fait un signe de la main. Ajoutez à cela, une vieille dame qui m'a fait un grand signe alors que je passais à dix mètres d'elle plus tôt dans la journée, j'ai le sentiment qu'ici, les aînés ont beaucoup de respect pour ceux qui s'embarquent sur le chemin de Compostelle. Ce n'est pas écrit sur mon front mais ils ne sont pas bêtes; la situation, la localisation, ma dégaine et les sacoches, il n'y a pas besoin d'avoir fait maths sup'.


Deux minutes après ce signe de main amical, je tombe sur ceci :




Mamie, ça veut dire "Ici, ce n'est pas l'Espagne". Je suppose qu'ils sous-entendent qu'ici, c'est le Pays Basque (à lire avec l'accent, pour comprendre toute l'intensité de la chose) !


Je grimpe encore, puis une longue descente à une allure moindre, 30 kilomètres / heure. C'est pas dégueulasse, comme dirait Simon. Quelques minutes de bonheur pour ma tête et de soulagement pour mes jambes, et j'arrive dans le village de Ziortza-Bolibar. J'en profite pour faire une pause au pied de ce qui se veut être une oeuvre d'art :




En guise d'explication, un petit écriteau avec une traduction anglaise :


Pierre = base = ville

Fer = action = travail

Bois = résultat = fruit


Ça donnerait lieu à un débat philosophique mais il est 2h06, aussi je laisserai chacun y aller de sa propre interprétation.


Je remonte la rue principale et passe à côté du musée (fermé bien sûr) dédié à Simon Bolivar. Ma curiosité étant piquée, je fais un petit tour sur Wikipédia et découvre qu'il s'agit d'un homme d'Etat vénézuélien qui participa à l'indépendance des territoires de Bolivie, Colombie, Équateur, Panama, Pérou et bien sûr du Venezuela. On lui accorda le titre honorifique de « Libertador » mais il rencontra tant d’obstacles au cours de sa vie qu'il se plaisait à se surnommer lui-même "l'homme des difficultés". Et oui Simon, pour avoir un musée à sa gloire, faire Paris-Brest puis Paris-Hendaye, ça suffit pas !


Je repars et compte bien ne plus m'arrêter jusqu'à ma destination, j'arriverai tôt aujourd’hui. J'avais repéré la maison sur les photos mais j'hésite, elles se ressemblent, celle en haut à gauche ou celle en haut à droite ? Aucune des deux ! Après vérification sur mon téléphone, il me reste encore quelques petits kilomètres avant d'arriver.


L'occasion de faire cette vidéo :




Et oui, c'est le 1000ème ! Je n'avais pas du tout prémédité la chose en effectuant ma réservation hier soir dans ce village paumé mais le hasard fait parfois bien les choses.


Je me remets en selle et atteint Marmiz à 16h30.




J'y découvre mon petit coin de paradis, voyez plutôt :




Il y a en prime, un vélo d'appartement. La propriétaire suppose que je n'en aurai pas l'utilité. Qu'elle a raison ! En plus d'un logement magnifique, une famille au petits soins. Supposant que je n'aurais rien à manger, ils m'ont préparé tout ce qu'il fallait. Je déguste ici la première Tortilla de ma vie, un régal mais bon sang, ça pèse son poids et ça nourrit son homme ! Ça m'aura fait deux repas, parfait. Demain, ils m'emmènent faire des courses en ville, le bonheur de ne pas avoir à pédaler et la curiosité de voir comment ça se passera avec les nouvelles mesures sanitaires.


Anne est navrée pour moi et me dit que je ne tombe vraiment pas au bon moment. Je ne suis pas sûre. Le paradis s'apprécie d'autant plus lorsqu'il est coupé du monde. J'espère toutefois y revenir accompagnée, un tel endroit, ça doit être encore plus beau à deux.

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