• Tiphaine Dechipre

Jour 11 : journée off.

Dernière mise à jour : 31 mars 2020

Nos chemins se séparent à dix heures : de mon côté, je vais à pied dans le centre-ville dans l’espoir de pouvoir me faire faire un petit massage. Un luxe adapté au vu de la situation. Quant à Simon, il prend le train direction Saint-Jean-de-Luz pour y récupérer une voiture de location. En effet, nous voulons nous aventurer en Espagne pour savoir à quelle sauce nous allons être mangés.


Je ne trouve pas bonheur, la journée de la masseuse étant déjà bookée jusqu’au soir. Ce n’est pas grave, le paysage suffira. Simon me récupère et nous partons. Directement, on se dit que c’est un vrai bonheur d’avancer sans peine ; joie de la conduite pour Simon, joie de ne rien faire pour moi. Nous sommes armés des deux téléphones : l’un avec le GPS voiture, l’autre avec le GPS pour vélo afin de mieux comparer. Ce dernier enregistrait des vitesses de 60 kilomètres / heure, il ne reconnaissait plus ses maîtres.


Nous devions faire soixante kilomètres pour respecter le timing et surtout le point de non-retour de Simon. Première chose à signaler : on peut encore rentrer en Espagne comme dans un moulin. A Irun, pile à la frontière, les magasins vendant de l’alcool ou des cartouches de cigarettes continuent d’accueillir les frontaliers. Deuxièmement, la voie cyclable offrait un cadre magnifique : une voie ombragée suivant le cours de l’eau. Mais ça, ce n’était que sur quarante kilomètres. Le reste n’était que montée. Vingt kilomètres de pure montée. Ce n’est pas tant ça le problème, dans les Pyrénées, c’est inévitable de grimper ! Le réel problème était la route. Un vrai danger.


Aucun espace aménagé pour cycliste, nous devront cohabiter avec les voitures qui roulent à toute allure. Sur ces vingt derniers kilomètres, aucun moyen de prendre une pause en sécurité, ce devrait être en plein milieu de cette route sinueuse. Cerise sur le gâteau : à l’arrivée dans le petit hameau de Saldias, une barrière à la fin du chemin, encore une fois merci Géovélo. Pour couronner le tout, aucun logement dans ce patelin paumé, pas de Airbnb, pas d’hôtel, pas de gîte, seulement le regard méfiant d’une villageoise en guise de bonjour.


On rigole parce qu’un mini cheval nous barre la route mais ça n’adoucira pas le constat : on ne peut pas se permettre de prendre ce chemin. La difficulté est une chose, la dangerosité et l’absence d’hébergement à l’arrivée en sont une autre. De retour « à la maison », on débriefe. Ce chemin pour Madrid est impossible, il faut trouver autre chose. Simon pense à aller à Marseille ou bien à refaire le chemin en sens inverse. Ce sera sans moi, j’ai dit que je ferai Paris-Madrid, je dois faire Paris-Madrid. Et puis en plus, j’ai le sentiment que l’Espagne m’appelle. J’étudie les cartes, compare les applications, mille onglets sont ouverts sur mon écran et il semblerait qu’un petit crochet par Bilbao soit plus sûr. Ce ne serait pas plus facile car le dénivelé serait sensiblement le même mais c’est beaucoup plus touristique, on trouverait sur cet itinéraire des logements à la pelle.


Simon peine à prendre la décision de me laisser poursuivre seule. Il veut bien pousser deux jours de plus jusqu’à Bilbao mais il a déjà fait une croix sur Madrid. On regarde comment il pourra rentrer, il devra prendre l’avion, ce qui implique de démonter le vélo et de le mettre dans une house qui coûtera un bras à l’aéroport. S’il part d’Hendaye, il a un TGV dans lequel son vélo pourra monter sans être désossé et il sera chez lui en quatre heures. Quatre heures de train contre dix jours de vélo, ça nous fait doucement rire. Il faut en plus ajouter un élément essentiel : ce satané virus. Simon a une vie ainsi qu’une chérie qui l’attendent avec impatience, il ne peut pas se permettre d’être bloqué en Espagne du fait de la fermeture des frontières, même pour un temps donné en cas de quarantaine. Bref, il n’est pas logique qu’il vienne avec moi à Bilbao.


La décision est prise, il réserve son billet de train. Il est l’heure de partir pour Saint-Jean-de-Luz pour rendre la voiture. Sur la route, nous sommes émerveillés par la mer. L’écume des vagues était telle qu’on aurait dit une étendue de nacre. Cette vue nous a tout deux confortés dans notre choix. Pour Simon, la contemplation était revenue. Je m’explique : il ne parvenait plus à apprécier quoi que ce soit depuis que nous étions partis, il voulait tracer sans perdre de temps. Maintenant qu’il savait que le parcours du combattant était fini, il appréciait à nouveau ce qui lui apparaissait jusqu’alors comme superflu. Quant à moi, je trouvais tout simplement cette image magnifique. Elle me rendait plus heureuse que n’importe lequel des quotidiens que j’avais déjà vécu. Un retour au bercail est tout bonnement inconcevable.


Nous faisons une halte à Intersport pour acheter le matériel dont j’aurai besoin pour continuer : un porte-téléphone à fixer sur le vélo, une batterie externe et un démonte-pneu. Avec les chambres à air, le kit de rustine, la pompe, la couverture de survie et les gants en latex que Simon me donne, je suis désormais parée. Nous rendons la voiture et prenons le train pour rentrer. Nous admirons le paysage que nous avons déjà parcouru à vélo en sachant apprécier notre chance de ne pas avoir à pédaler.


Une fois descendus du train, nous rentrons une dernière fois à la maison. C’était une belle soirée, loin d’être finie.


C’est parti pour un petit cours de démontage et remontage de pneu. Je m’étais déjà entraînée chez Simon car il a toujours été prévu que je poursuive ma route sans lui après Madrid. Je pose les démonte-pneus, je fais levier, le pneu est sorti de la roue à un premier endroit, je tire sur ces bouts de plastique de toutes mes forces pour libérer complètement le pneu, j’enlève la chambre à air, je la remets, je m’assure que le pneu est bien emboîté dans la roue d’un côté et peux faire de même de l’autre côté, d’abord avec mes doigts puis quand ça commence à se corser, à nouveau avec les démonte-pneus. Tout est en place, il ne reste plus qu’à pomper. Encore, et encore, ce doit être du béton. Ça y est !


« Génial, tu recommences. » Simon est déterminé, il ne m’abandonnera pas à mon sort, il m’aura appris à m’en sortir. Une fois la manœuvre recommencée, je dois lui montrer que je sais enlever et remettre le pneu sur le vélo. Pour le pneu avant, ça n’a rien de sorcier, pour le pneu arrière, c’est différent. Il faut pousser sur le mécanisme des vitesses pour que la chaîne soit plus lâche et puisse être repositionnée. Le pneu est remonté. Catastrophe, j’ai appuyé trop fort sans m’en rendre compte, j’ai tordu le merdier qui agrippe désormais les rayons de ma roue. Heureusement, Simon parvient à réparer la chose en tirant sur un câble puis en resserrant une vis, c’est à nouveau parallèle, j’irai molo la prochaine fois. Espérons que je n’ai jamais à appliquer ses leçons mais si ça arrivait, je serai fière d’y être arrivée grâce à lui. Et si j’arrive jusqu’à Madrid, il sera fier de moi.


- Le numéro d’appel d’urgence ?

- Oh bordel, en France je les connais, ailleurs non !

- Le 112. Même si t’as pas de réseau, tu fais ça, ils te retrouvent. Et qu’est-ce que tu fais si jamais tu vois que t’es au bout de ta vie, en PLS ?

- On va se calmer, j’ai un téléphone, une carte de crédit, je pourrai toujours rentrer.

- Bonne réponse.


Il m’installe mon porte-téléphone sur le vélo et met ma batterie en charge tandis que je vais sous la douche. On mange, on fait le classement des Airbnb visités, le meilleur étant incontestablement cette famille de Châtellerault. On regarde les infos et j’apprends que tous les musées sont fermés en Espagne. Ça m’énerve de dévier de ce que je m’étais fixée mais il faut se rendre à l’évidence, il n’y a aucun intérêt à aller à Madrid si c’est pour ne pas pouvoir visiter Madrid. Or, il se trouve qu’il a toujours été prévu que je remonte en train jusqu’à Bilbao pour faire le chemin jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle une fois que je ne serai plus avec Simon. Je pense qu’il est donc logique de ne pas tracer vers le sud, je resterai sur la Via del Norte, direction Bilbao dans 140 kilomètres, puis Saint-Jacques après 650 kilomètres de plus. Après tout, ils peuvent fermer des musées, mais pas un chemin.


Ça y est, je crois qu’on a fait le tour. Je sais où je vais, et je sais aussi ce que je laisse derrière moi. J’aime les mots, mais son truc à lui, ce sont les chiffres. Alors :


880 : le nombre de kilomètres parcourus à tes côtés.

10 : le nombre de logements visités.

11 : le nombre de jours passés à me supporter.

65 : le nombre de Capri-Sun engloutis dans trois variétés différentes.

28 : le nombre de voitures, scooters ou vélos de la Poste croisés en chemin.

1 : le nombre de détours que je t’aurai fait faire et tu sais très bien duquel je parle.

2 : le nombre de fois où tu m’auras vu tomber.

1 : le nombre de télé que j’aurai faite tomber du mur et que tu auras refixé.

2 : le nombre de séchoirs marocains confectionnés.

247 : le nombre de chiens qui nous auront aboyé dessus.

1 : le nombre de chien qui aura couru à nos côtés.

1824 : le nombre de fois où tu auras dit « ça part ».

748 : le nombre de fois où tu auras dit « allez, on dégage ».

9 : le nombre de fois où tu m’auras dit « c’est pas dégueulasse ta merde ».

2 : le nombre de kilos qu’on a dû prendre.

0 : le montant du magot gagné grâce à nos Bancos.

1 : le nombre de fois où tu m’auras dit « je lierai tes publications pour voir où tu en es ».

Innombrables : tous les éclats de rire que je te dois.


Merci pour tout Simon. On se retrouve au CERP Alsace, pour me faire passer mes diplômes !




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